LE FANTASME DU SHOW-BUSINESS

Publié le par Mansion

Le  7 avril dernier, un jeune homme est retrouvé sur une plage du comté de Kent. Il est amnésique, habillé d'un smoking, et ne s'exprime pas. Quand on l'emmène à l'hôpital, il ne répond pas aux questions qu'on lui pose, mais dessine très précisément un piano à queue. On l'emmène aussitôt à la chapelle, et il se met à jouer comme un virtuose…

Voici, en quelques lignes, le début d'une aventure médiatique qui fait le tour du monde, et qui finit à Hollywood où l'on se demande comment acheter les droits de ce qui pourrait peut-être devenir un film.

D'où vient l'intérêt que portent les médias et le public à cette affaire? Non pas, évidemment, de l'amnésie, phénomène assez banal dans les faits divers. Ni que la personne ne s'exprime pas, ce qui est le cas de la plupart des gens en état de choc. Non,  ce qui suscite l'intérêt, évidemment, est cette affaire du piano.

Ce n'est pas, précisément, que le jeune homme en question joue du piano : c'est qu'il en soit un virtuose. Cela fait croire immédiatement au génie, ou du moins à l'idée que le public se fait du génie : l'homme qui a tout sacrifié à sa passion au point de ne plus savoir qui il est, et de ne pouvoir s'exprimer que par celle-ci. A-t-il été jeté à la mer (comme l'on dit d'une bouteille où on laisse un message) ? S'est-il fait presque tué sur un quai sordide après une nuit de débauche ? Est-ce sa passion qui l'a rendu fou ?  Peu importe :  c'est déjà une sorte de mythe, mi- Beethoven mi-Shine, balayé par la mer romantique comme l'était Chateaubriand, et isolé parmi les fous comme l'était Van Gogh. Il réunit tous les éléments pour faire croire au génie spontané et méconnu, ce qui est un fantasme de notre société et un archétype.

Il s'ensuit notamment deux choses.

D'abord, si ce pianiste donnait, dans une semaine, un concert public (sans parler, sans déclaration aux médias et dans un smoking un peu fripé), il est vraisemblable qu'il ferait un immense succès médiatique car on a décidé, déjà, qu'il était hors du commun. Il pourrait poursuivre une carrière internationale sans aucune autre biographie que de n'avoir aucun passé, et un smoking trempé par un soir d'avril.  Jouant du Beethoven ou du Rachmaninov, c'est cette plage du Kent qu'il nous raconterait sans cesse et, avec ce destin, celui de tous les compositeurs que chacun verrait défiler sans les voir.

L'autre conséquence, qui découle de la précédente, est qu'aucun média, ou presque, ne relate cette déclaration de l'aumônier  de l'hôpital, le révérend Steve Spencer, selon lequel  il «n'est pas le virtuose décrit dans la presse. Il connaît quelques airs et les joue en boucle. J'ai reconnu du John Lennon et des bribes du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky».

Cette vérité n'intéresse déjà plus personne car elle détruit tout. L'archétype est en marche.

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Alex Blanchard 20/05/2005 23:12

Cette affaire se serait-elle pas un coup monté pour faire connaitre une vedette ? Vous en pensez quoi ?