Son album est entré en
première position des ventes dès sa sortie. En une semaine, la chanteuse Ima a vendu plus de 10.000 exemplaires de «A la vida», suite d’un précédent album qui s’était écoulé à plus de 100.000 copies.
Ima a donc trouvé une formule qui fonctionne, après deux autres albums plus personnels qui n’avaient connu aucun succès: des reprises, plutôt que des chansons nouvelles, et une ambiance
«exotique» (des trompettes et des percussions cubaines). Quand je dis qu’elle a trouvé la formule, je devrais le redire à l’envers: c’est la formule qui l’a trouvée. Ima est une réponse aux désirs d’une partie de la société vivant dans la peur terrible de
l’inconnu.
Facteur de risque et carte postale
A la vida, dit le communiqué officiel, «se veut une célébration de la vie, de l’amour et de leurs
infinies surprises». En réalité, c’est exactement le contraire. Il n’y a ni vie, ni amour, ni surprises, mais clichés, sexualité bridée et
stéréotypes.
Son clip nous le démontre.
Ima, en robe moulante rouge, hauts talons, portant une valise et une chevelure parce qu’elle le vaut bien, arrive en ville, ou plutôt au village. Il est 14h30, comme nous l’indique l’horloge de
l’église.
Il est 14h30 mais quand une femme s’habille en robe moulante rouge, c’est pour attirer les taureaux. Elle chante:
«tu m’as dit que j’étais faite
Pour une drôle de
vie
J’ai des idées dans la
tête
Et je fais ce que j’ai
envie»
Ima s’assied à une terrasse, commande bien sûr un expresso, quand tout a coup surgit un Italien sur une évidente Vespa. Un seul regard suffit. Elle enlève ses lunettes noires et lui aussi:
c’est le coup de foudre.
Elle s’installe sur la monture guidée par notre chevalier italien. En fait de clichés, il y a en déjà 9 après 29 secondes (le-petit-port-tranquille, la vespa, la robe rouge, la chevelure
blonde, la démarche sensuelle, l’expresso, l’Italien bellâtre, les hauts talons, les lunettes noires).
Le symbolisme de la grille
Les plans qui suivent nous montrent la chanteuse occupée à danser devant une
grille, puis au bord d’une falaise, de nouveau devant la grille, maintenant dans une rue, en tenues différentes. Devant la grille (danser devant une grille, c’est défier l’interdit tout en se
trémoussant devant la verticalité qui est celle du Serpent), Ima se déchaîne peu a peu: son habillement se réduit mais ses gestes s’amplifient. C’est bien une danse du sexe qu’on nous propose:
Ima «grille» de désir.
Revenons à notre folle équipée. Le
couple débarque de la Vespa (saute du cheval), et court dans un village. Le chevalier entraîne Ima derrière lui, gênée par ses hauts talons et feignant de craindre ce qui va se produire, comme
si elle ne le cherchait pas depuis l’expresso. On va en fait chez le grand-père du chevalier: un homme en chapeau de paille qui leur montre le
paysage au loin, comme on en voit dans les publicités pour les fromages: l’homme du terroir qui connaît les vraies choses de la vie, le Père qui bénit l’union fantasmée par la femme en robe
rouge. Il dit sans doute: «Un jour mon fils, tout sera à toi» comme il dirait dans une autre publicité en faisant le même geste « C’est tout cet arôme qu’il y a dans le fromage de chez nous», ou encore «Mon grand père a commencé les plantations
de café il y a un siècle» si c’était pour Nescafé.
Bref, le couple se retrouve enfin sur la plage: après le Père, la mer. La plage est, dans notre imaginaire stéréotypé, l’endroit où les couples font l’amour pour la première fois, celui où l’on
prend conscience de sa petitesse devant l’océan en regardant s’effacer nos traces dans le sable, ou encore où l’on fait du Tai-Chi comme dans Karaté Kid. Comme notre couple n’allait pas la pour
regarder les traces de leurs pas etc., il ne leur reste qu’un choix: se jeter à l’eau. C’est encore l’homme qui entraîne Ima, comme il fait depuis le début. Le destin de cette femme est
incroyable, comment aurait-elle pu s’imaginer que tout irait si vite, pour le simple fait d’avoir pris un expresso?
Et c’est ici que se trouve enfin la vraie surprise dans cette succession de clichés vus mille fois depuis les années 50: le couple entre dans l’eau tout habillé. En principe, puisque le soir
tombe, on aurait pu nous montrer un de ces raccourcis insupportables laissant deviner la suite: des sandales en plan fixe sur la plage, pourquoi pas la robe rouge entrainée par les vagues,
indiquant au spectateur subtil qu’Adam a rejoint Ève. Mais non: la coiffure d’Ima ressemble peut-être à
celle de Bo Derek, mais elle reste habillée. Pourquoi?
Parce que ces amoureux de vacances font l’amour avec un préservatif: on a beau s’asperger comme ils le font, ils restent protégés par leur vêtement, voilà le message final. La morale est sauve,
on n’a rien fait de mal.
Voila ce que le public demande, sans aucun doute, et ce que les radios adorent: un univers déjà vu mille fois, répétant tous les clichés, tous les signes confirmant que nous sommes dans du
connu, du confortable, du réassurant, du mort. Personne n’est troublé: ni la chanteuse, dont l’honneur est immaculé, ni le spectateur qui a compris
en 3 minutes 23 que l’Italie est vraiment comme il le croyait. Ni la spectatrice qui se dit que si elle va en Italie et porte
de belles robes, elle rencontrera l’amour mais doit se protéger.
Oui, oui, hélas, 10.000 personnes, peut-être 20.000 maintenant, pensent que cette chanson est une «célébration de la vie, de l’amour et de leurs
infinies surprises» alors qu’il ne s’agit que d’une animation de marketing, de sexualité de catalogue de voyages et d’assemblage de stéréotypes comme la vie n’en produit jamais, en tous
cas la mienne.
COMMENTAIRES