Un poissonnier près de chez moi vient d’ouvrir juste en face de son magasin une charcuterie, au moment où je lis dans le New
York Times que la diversification d’une entreprise annonce souvent sa fin.
Je le vois passer en souriant des moules aux saucissons, tout fier de son expansion ; il surveille un magasin de l’autre et les clients qu’il n’attrape pas avec la morue, il les convainc avec le
jambon.
En tous cas c’est l’idée.
Mais est-ce que ça marche ?
Dans ma tête, je n’arrive plus à l’associer ni avec un produit ni avec l’autre. On dirait que je pense qu’il a trahi la raie avec le jambon.
Avant, c’était l’homme en blouse
blanche qui devait connaître la mer, la pêche, les pêcheurs. Je voyais l’océan dans ses yeux, le vent salé dans ses cheveux. Il suffisait qu’il ne se soit pas coiffé pour que je l’imagine en
bateau : j’avais l’impression qu’il savait tout de la mer, et c’est ce que j’achetais dans sa poissonnerie.
Mais aujourd’hui je ne vois plus rien, je ne ressens plus rien, et je ne crois plus ni à sa mer ni à sa charcuterie. Il a perdu son identité en augmentant son étalage. Investissant dans la
charcuterie, il ne peut plus, pour moi, rester le spécialiste du poisson.
Je sais que je me trompe, que je suis stupide, car pourquoi ne saurait-il plus rien de la sole à cause du salami ? Mais c’est pour cette même raison que je n’ai jamais acheté un disque d’Elvis
Presley (rock and roll et Hawaï) et de tant d’autres.
Je ne sais pas ce que j’achète si on ne me vend pas de l’identité.
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