Les jardiniers de la création
Si l’organisation des saisons était confiée à des gestionnaires, ils ne seraient sans doute pas d’accord avec le principe du printemps.
La fonte des neiges, la montée des hormones, l’explosion de vitalité de la nature tout entière dérangeraient leurs prévisions et leur idéal d’une société prévisible.
À force d’insister sur le management, on oublie qu’il ne peut y avoir de gestion sans création.
Or, il ne peut y avoir création sans inspiration.
Et il ne peut y avoir inspiration sans bouleversement.
Mais il ne peut y avoir bouleversement et gestion.
Je discute aujourd’hui avec un de mes éditeurs au sujet de la couverture d’une réédition. Le premier projet me paraît excellent mais, me dit-il, il a été refusé par le comité
éditorial.
Il me montre les autres couvertures, que je trouve moins bonnes, mais que le comité a acceptées.
Les comités aboutissent bien souvent à produire du compromis. Un peu de ceci, un peu de cela : au final, personne n’est vraiment content, personne n’a vraiment ce qu’il veut, mais les
moyennes de chacun sont atteintes.
Dans les industries créatives, la technique du compromis devrait être interdite pour les raisons suivantes :
1.- Le compromis a généralement pour effet de brouiller l’identité d’un
produit, en éliminant par exemple ses caractéristiques trop singulières pour les ramener à du connu, et parfois
de l’archi-connu. Ce sont au contraire les singularités qui créent l’attachement d’une partie du public, qui en deviendra l’évangélisateur;
2.- L’évangile du compromis repose sur l’idée que se fait l’entreprise du goût du public
que les panelistes tentent de prévoir. Pourquoi ne pas lui demander directement son avis ? Ceci suppose évidemment un travail
préparatoire important : réunir le
public auquel on s’adresse, et non pas le public en général;
3.- Le compromis ne génère aucune énergie. Puisqu’il est l’enfant de tous, il ne l’est de personne. Le succès provient au contraire, en général, d’une idée individuelle pour laquelle
se bat une personne. Car c’est l’énergie qui convainc. Dans les industries créatives, si personne ne se bat, c’est la fin de tous. S’il n’y a pas de foi, il n’y a pas d’évangélistes.
Mais seulement des vendeurs.

Tiger Woods a des maîtresses: l’affaire fait le tour du monde
depuis quelques jours, et déçoit de nombreuses personnes, principalement les amateurs de golf qui croyaient que l’image de Tiger Woods était Tiger Woods.
Faut-il rappeler à ceux-ci qu’une image n’est jamais autre chose qu’une représentation du réel, mais pas le réel? Sans doute. Néanmoins derrière cette déception se cache quelque chose de
plus important: le symbole du golf.
Dans ce sport, on ne triche pas, on ne se dope pas. On recherche avant tout, comme dans le poker, yoga des menteurs, l’absence d’émotion. Le golf est le sport de ceux qui – managers, hommes
d’affaires, gestionnaires, – choisissent de se mesurer à leur émotionnel en n’y succombant pas. C’est le sport du mental (sport anglais par excellence) et de la maîtrise du
ventre.
Dès lors, comment accepter que le plus grand de tous ait perdu cette maîtrise? En trompant sa femme, Tiger l’impassible, le silencieux et le
glabre, Tiger le lisse a trompé le golf.
La réaction des fans
Comment réagiront les fans du golfeur? En cessant de faire des efforts gigantesques pour rester fidèles à leur conjoint. N’ayant plus de modèles, ils ont trouvé une autorisation à faire ce qu’ils
avaient envie : se laisser aller, exprimer le
stress, « lâcher son fou » comme disent les Québécois. Pourquoi pas?
L’erreur ne consiste pas à sortir le stress mais à le subir, et à choisir comme modèle de vie
celui du « gestionnaire » froid dont on a fait un héros et qui a provoqué dernièrement tant de détresses humaines.
Pour les femmes, c’est autre
chose: Tiger est devenu disponible en se rendant infidèle, et son potentiel d’idole vient ainsi
d’augmenter considérablement. Ce que les uns regrettent qu’il ait fait, les autres s’en
réjouissent. Comme les
femmes constituent les fans les plus actives parce qu’elles communiquent
davantage, il faut
conclure que Tiger Woods vient en réalité d’accéder à un nouveau statut, beaucoup plus « enviable » du point de vue de la
célébrité.
Hypocrisie des medias
À l’occasion de ce pseudo-scandale, les médias s’insurgent contre les indiscrétions d’Internet. Je
n’y vois rien d’autre que de la jalousie de leur part, et l’on
entendra de plus en plus dans
l’avenir les medias traditionnels se révolter contre ceux qui, plus rapides, leur prennent le scoop sous le nez. La presse
traditionnelle, ayant perdu le monopole de la « nouvelle », doit, pour ne pas
disparaître, prendre celui de la réflexion.
Mais j’attends toujours.
Car au fond les révélations d’Internet ne comportent
qu’une révolte contre l’image de Tiger Woods. Une image forgée par des sponsors
et des vendeurs de soupe qui, depuis toujours, utilisent
le mensonge pour « satisfaire les affligés et
affliger les satisfaits » dans le seul but
d’augmenter leur consommation. Les internautes réclament la vérité contre l’image, la sincérité contre le marketing de bas-étage, l’humain contre
l’image déshumanisée. C’est une vague profonde, mondiale, qui changera peu à peu le monde. Autrefois, on pouvait faire avaler presque n’importe quoi au chaland. Aujourd’hui, de plus en
plus, celui-ci
réclame quelque chose d’authentique, d’équitable
et ne veut admirer que ce
qu’il a vérifié.
C’est un grand pas de l’humanité contre la manipulation par un petit nombre de la grande masse des pauvres gens. Mais personne n’en parle.
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